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Plage de sable fin, horizon azuré, eaux limpides fermées par un lagon. Voilà comment sont décrites les quatorze îles de l’archipel de Kalpitiya au nord-est du Sri Lanka. Un paysage idyllique dans l’imaginaire occidental. Mais pour les habitants de cette région, cet espace représente leur garde-manger et leur habitat ancestral et les lieux où sont enterrés leurs ancêtres. Des zones d’où, désormais, ils sont exclus au profit du développement d’activités touristiques.
Après le tsunami de décembre 2004, le gouvernement sri lankais a lancé une vaste opération de sécurisation des côtes. Plus question d’autoriser les installations humaines durables sur le littoral : un retrait de 200 mètres par rapport à l’océan est imposé. Dans cette zone tampon, même les huttes dans lesquelles les pêcheurs rangent leurs moteurs et leurs filets sont désormais interdites. La population, choquée par le souvenir vif des dévastations énormes, accepte. Puis, sous l’impulsion de l’équipe de Travail pour la reconstruction de la nation (TAFREN), le gouvernement srilankais adopte une politique de reconstruction misant sur le tourisme. Rien d’étonnant, car neuf des quatorze membres du comité sont des professionnels du tourisme.
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« Ces zones réservées, vidées de leurs pêcheurs, ont été attribuées à des projets touristiques », s’insurge Herman Kumara coordinateur du Mouvement national de solidarité pour la pêche (NAFSO), partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Plus de 2 500 familles ont ainsi été expulsées de la péninsule de Kalpitiya, où un hôtel de 500 chambres a été construit. Les pêcheurs doivent éviter l’endroit « pour ne pas gêner les clients ».
« Les habitants de Kalpitiya n’ont pas de documents pour prouver leur présence depuis plusieurs générations. Les terrains leur ont été pris, leurs cimetières confisqués », poursuit Herman Kumara.
« Cette histoire illustre les mécanismes à l’œuvre dans ce qu’on appelle désormais l’“économie bleue”. Aujourd’hui, au Sri Lanka, tous les projets liés au tourisme, au développement des transports, de l’aquaculture, des infrastructures portent ce label. »
Soutenue par la Banque mondiale et d’autres banques de développement, dont l’Agence française de développement, cette économie bleue vise à inciter les États à adopter des législations favorisant les investissements dans les ressources halieutiques et le milieu marin. Une rhétorique pour récupérer ce que la banque qualifie dans un rapport de 2008, publié conjointement avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), de « milliards engloutis ». Un processus touchant les zones litto rales, mais aussi les ressources halieutiques en haute mer ou l’exploration minière.
« La mer et ses ressources sont devenues une ultime frontière des politiques économiques libérales, détaille Jesu Rethinam directrice de SNEHA, organisation d’appui aux pêcheurs artisans, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, basée à Nagappattinam, au Tamil Nadu, sur la côte est de l’Inde. Les ressources terrestres ont été exploitées au maximum de leurs capacités. Il reste donc les ressources sous-marines, surnommées “milliards engloutis”. »
Pour dessiner les contours et les impacts de cette économie bleue en Asie, SNEHA a mené deux années de recherches, mêlant travail documentaire et étude de terrain auprès des communautés de pêcheurs – artisans au Sri Lanka, en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines, au Bangladesh. Le CCFD-Terre Solidaire a favorisé la mise en contact entre certains partenaires travaillant avec les communautés de pêcheurs artisanaux. Dans chacun de ces cinq pays, l’association a dressé la liste des projets ayant un impact sur la pêche et les littoraux : nouveaux ports ou expansion de ceux qui sont existants, infrastructures routières, aquaculture, développement touristique, exploration minière.
Dans le cadre des nouvelles routes de la soie promues par Pékin, le financement chinois joue un rôle important notamment dans la construction de nouveaux ports comme celui de Colombo au Sri Lanka.
La restitution de cette étude devait donner lieu à un tribunal populaire à New Delhi en septembre 2020. Crise sanitaire oblige, elle a pris la forme de six tribunaux organisés sous forme de visioconférences dans chacun de ces pays entre août 2020 et février 2021. L’attention particulière donnée à l’interprétation en langues locales, notamment grâce au financement du CCFD -Terre Solidaire, a garanti un accès du plus grand nombre. Ainsi, au Sri Lanka, 5 000 participants ont assisté en même temps aux débats dans douze districts des zones côtières. « La tenue de ce procès a été un moment décisif pour nous et notre campagne contre l’économie bleue. Il a mis en lumière les enjeux de cette économie par les personnes qui en subissent les conséquences. Ils ont pu se regrouper pour y résister », se réjouit Herman Kumara.
Le jury qui était composé de juristes, de membres d’organisations de la société civile étrangers, a pu « porter la voix des sans-voix en quelque sorte en par lant au nom des communautés », détaille Jesu Rethinam.

Car, derrière les investissements de masse se dessine un véritable accaparement des mers au détriment des communautés locales, en particulier, les pêcheurs artisans. Ils sont dépossédés et marginalisés par de grands acteurs industriels.
« On retrouve les mêmes acteurs et des mécanismes identiques à ceux de l’accaparement des terres », complète Juliette Segard, responsable du service
Asie au CCFD.
Partout, les projets économie bleue entraînent « une perte de la biodiversité du fait de l’exploitation des ressources et des moyens de subsistance des communautés exclues de leurs zones d’habitat et une privatisation et sécurisation des zones littorales, mais une sécurité au bénéfice de qui ? Pour quoi ? » s’insurge Jesu Rethinam.
Ainsi, en Indonésie, la nouvelle réglementation sur les zones côtières et des petites îles adoptée récemment inquiète. En vertu de cette disposition, à Kalimantan Est, région où doit être implantée la future capitale indonésienne, les constructions de terminaux sont prévues dans 121 lieux, espace bien plus large que celui alloué aux pêcheurs. Les 100 000 familles de pêcheurs artisanaux devront, elles, se contenter pour leurs habitations d’un espace de 25 hectares. À Jakarta, la construction d’un mur pour protéger la mégalopole des inondations induit le déplacement des communautés de pêcheurs.
<groschiffre|align=right|texte=« ces=”” espaces=”” touristiques=”” confisquent=”” aux=”” communautés=”” avoisinantes,=”” souvent=”” des=”” pêcheurs=”” artisans,=”” leur=”” espace=”” vital.=”” »=””>>Au Sri Lanka, le gouvernement a présenté, en mars dernier, au Parlement, un projet de loi controversé sur le port de Colombo. « Ce texte laisse planer un certain flou sur le statut juridique des polders gagnés sur la mer pour ce projet de port chinois à Colombo, précise Herman Kumara. Seront-ils sous souveraineté sri-lankaise ? Nous
avons porté le texte devant la Cour suprême. »</groschiffre|align=right|texte=«>
Dans un discours prononcé en 2012 devant les Nations unies, Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation alertait déjà : « L’accaparement des mer – sous la forme d’accords d’accès déséquilibrés qui nuisent aux pêcheurs artisanaux […] et de détournement des ressources au détriment des populations locales – peut s’avérer une menace aussi sérieuse que l’accaparement des terres. » D’autant que les ressources halieutiques constituent souvent la principale source en protéines de l’alimentation de ces territoires.
« Les grands projets construits dans le cadre de l’économie bleue se parent souvent des mots de “durable”, “pérenne”, relève Herman Kumara. Des termes aux allures de piège, employés pour couvrir des manières de faire détestables. Comment parler de pérennité quand la compétition pour les mêmes ressources s’installe entre des acteurs dont les motivations ne sont pas équivalentes ? Pour les communautés de pêcheurs, il s’agit de leurs ressources vitales. Ils perdent leur mode de vie. Comment peut-on alors parler de projet équitable ? »
Que penser aussi des labels de tourisme bleu, supposément vertueux et exigeants en matière de standard pour les plages ? Ces espaces touristiques confisquent aux communautés avoisinantes, souvent des pêcheurs artisans, leur espace vital. Impossible désormais pour eux d’y produire du poisson séché par exemple. Ou de l’industrie solaire.
« Il faut créer des petites unités qui profitent aux gens sur place, aux locaux, indique Jesu Rethiman. La centralisation des formes de production est un modèle destructif qui ne sert que quelques-uns. »
Prochaine étape pour SNEHA : sur la base de deux études d’impacts au Sri Lanka et en Indonésie, démontrer l’effet négatif du principe de la compensation carbone adaptée aux océans.
« La compensation carbone sur les océans est le même phénomène que celui qui se joue pour les forêts. D’un côté, on détruit. Puis on dit qu’en replantant, on compense », explique Jesu Rethinam.
« Le processus des tribunaux populaires sur l’économie bleue en Asie pourrait inspirer d’autres territoires », se réjouit Juliette Segard. Ainsi, certains des membres des jurys des tribunaux asiatiques, originaires d’Afrique du Sud ou de la zone caraïbe, envisagent des processus similaires pour démystifier l’économie bleue. Des mobilisations bienvenues pour mettre davantage en lumière les enjeux liés à l’océan à quelques mois de la Cop 26 en Écosse et du sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires en octobre à New York.
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Le 2 juin dernier, au large des mers srilankaises, le naufrage d’un porte-conteneur a confronté les populations du pays à la plus grande catastrophe environnementale et maritime de leur histoire.
“A une crise économique, s’ajoute aujourd’hui une crise environnementale, qui aura certainement des conséquences à long terme sur les écosystèmes et les populations “.
C’est un nouveau coup dur pour les pêcheurs artisanaux du Sri Lanka, qui ont déjà vu leur activité impactée par la COVID-19, et la promotion de ce qu’on appelle l’ « économie bleue » en Asie : occuper, exploiter et développer les côtes deviennent les nouveaux mots d’ordre et renforcent la multiplication des phénomènes d’accaparement des mers depuis quelques années.
En conséquence, les populations de pêcheurs n’ont quasiment plus d’accès à la mer : les plages sont de plus en plus privatisées pour le tourisme ou accaparées pour répondre à de grands projets d’infrastructures. De plus, la constitution d’aires maritimes protégées participe à les exclure davantage et à les priver de leur lieu de vie ancestral.
Dans cette région, le CCFD-Terre Solidaire soutient l’action de NAFSO ; un mouvement national de solidarité pour les pêcheurs artisans du Sri Lanka.
L’association se mobilise à leurs côtés pour lutter contre les différentes formes d’accaparement des océans, mais aussi contre les méthodes destructrices de la pêche industrielle.
Elle intervient, au niveau local, en favorisant la formation de syndicats de travailleurs et de travailleuses et de groupes citoyens locaux.
Et au niveau international, en menant des actions de sensibilisation du grand public, et de plaidoyer auprès des instances onusiennes, notamment dans le cadre du Forum Mondial des pêcheurs, qui défend la souveraineté alimentaire et les droits des pêcheurs-artisans du monde entier.
Ce combat commence à se faire entendre au niveau mondial, puisque les Nations unies ont décrété l’année 2022 comme l’ “Année internationale de la pêche et de l’aquaculture artisanales”.
Cette année onusienne sera donc une belle opportunité de rendre plus visible les combats et les solutions portées par des millions d’acteurs qui se battent pour préserver leurs méthodes traditionnelles de pêche.
Pour aller plus loin :
Sri Lanka : appuyer les pêcheurs face à l’accaparement du littoral
Testez vos connaissances : pêche artisanale et biodiversité, sont-elles compatibles ? (Quiz)
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Aida
Trois jeunes collégiennes d’Indonésie
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